LA CONSCIENCE DU MALHEUR

**Tout concourt, les éléments et les actes à te blesser. Te cuirasser de dédains, t'isoler en une forteresse d'éc½urement, rêver à des indifférences surhumaines ? Les échos du temps te persécuteraient dans tes dernières absences... Quand rien ne peut t'empêcher de saigner, les idées mêmes se teintent de rouge ou empiètent comme des tumeurs les unes sur les autres. Il n'y a dans les pharmacies aucun spécifique contre l'existence ; ― rien que de petits remèdes pour fanfarons. Mais où est l'antidote du désespoir clair, infiniment articulé, fier et sûr ? Tous les êtres sont malheureux ; mais combien le savent ? La conscience du malheur est une maladie trop grave pour figurer dans une arithmétique des agonies ou dans les registres de l'Incurable. Elle rabaisse le prestige de l'enfer, et convertit mes abattoirs des temps en idylles. Quel péché as-tu commis pour naître, quel crime pour exister ? Ta douleur comme ton destin est sans motif. Souffrir véritablement c'est accepter l'invasion des maux sans l'excuse de la causalité, comme une faveur de la nature démente, comme un miracle négatif...
**Dans la phrase du Temps les hommes s'insèrent comme des virgules, tandis que, pour l'arrêter, tu t'es immobilisé en point.


(Cioran, Précis de décomposition, p.46)

# Posté le vendredi 19 décembre 2008 13:09

********[ ゆき ]

雪********[  ゆき  ]
Une naissance qui émerge du néant, silencieuse et tranquille, patiente et paisible.
Un développement qui gagn
e en puissance. Petite chose étrange issue de rien, sinon de la colère et de la haine de l'humanité. Mais curieusement, elle est une bonne chose. Voir le monde sans ouvrir les yeux.
Le monde
est ce que nous en faisons, pas ce que nous voyons.
Je
m'enferme dans mon « cosme ». Les yeux fermés. La musique dans les oreilles. Cela me peine d'avoir à les ouvrir pour écrire ces lignes.
Sombre et puissant, sans êt
re malveillant. Le côté obscur sans servir de mauvaises fins. On fait ce qu'on veut des choses.


Le vide dan
s l'esprit ; concentré sur une espèce de sphère d'énergie, rouge, flottante. Le vide absolu autour, et la musique comme seule limitation physique, dessinant des contours clos. Voir la musique, en quelque sorte.
Sensat
ion de profondeur, extrêmement apaisante et revigorante. Je ne sens plus la fatigue d'il y a 5 minutes.
Paix
et calme intérieurs. La sérénité. La musique est mon moyen de transport vers ce lieu isolé à l'intérieur de moi. Tout le reste n'existe plus. Je suis à l'intérieur de mon propre être, prêt à ne plus en sortir. Cet égoïsme est-il condamnable ?
Te
llement d'énergie me parvient à travers ces sons. C'est étrange. Suis-je plus sensible à la musique que les autres ?
L'air n'a plus de c
onsistance ; il s'évapore et je ne respire plus.
Ma têt
e, mon esprit, vole, flotte, guidé par quelque chose de mystérieux. Pourquoi ? Comment ?
Je ne comprends pas
ce qui se passe. Le temps défile, et mon corps s'oublie. Je l'oublie aussi. Je suis pur esprit, dans un milieu matériel, que je ne ressens plus.
Le bruit
des gens me dérange.
C'est la fin. M
on estomac se manifeste toujours, mais cette fois-ci, je le sens. C'est que j'ai donc quitté cet endroit et cet état. Dommage. De nouveau place à la fatigue. Exaspérant.


Je suis un observat
eur de la réalité, comme si ce n'était pas la mienne. Pas totalement détaché, mais c'est le sentiment que j'ai. C'était quelque chose de très plaisant. Tout m'importait peu ; je ne prêtais déjà plus attention à l'instant présent. Sans but, sans motif. J'étais complètement spectateur du temps et de l'espace. Tout se déroulait sous mes yeux sans que j'y portasse attention, que cela ne m'affectât d'une quelconque manière.
Si l'on peut
dire, j'ai eu, l'espace de ce moment, un regard neuf, neutre, sur le monde de l'instant.
Je me sens bien, ri
en ne me tourmente.
Je ne p
ense à rien, ni d'agréable ni de déplaisant, car rien que penser à y penser me blesse et me dérange. Pensées qui briseraient mon état d'esprit présent, lequel me procure une indicible légèreté d'âme, au voisinage de l'insouciance. Je pourrais rester ainsi une éternité.
J'ai perdu la notion du temps, et l'idée de délimiter un temps précis, une durée, m'insupporte. Mon esprit a fait voler en éclats le domaine des limites, et s'offre une vision plus vaste, sans prétention aucune de délimitation. Oui, il s'offre une sorte d'infinité, d'univers, bien que les mots aient encore pour lui des notions de « clos » et « limité ».
Im
perceptible sensation.

Tant de violence e
t de calme à la fois. J'ai ruiné une partie de mes efforts en regardant l'heure ; j'ai redescendu un palier, sans savoir pour autant de quelle hauteur est cette différence d'élévation.
C'est
comme si l'instant présent durait encore et toujours, les choses bougeant, mais rien ne changeant. Difficile à retranscrire. La vie continue, mais le temps se fige, prend une pause.
Mon at
tention toute entière est partagée entre cet « état », le carnet sur lequel j'écris, et la musique qui me sert de compagne.
El
le-même perd ses notions temporelles. Il n'y a plus ni début ni fin à cette chanson. Il n'y a plus qu'une longue suite, pas même de répétition. Elle s'accommode bien de ce que je « vis » en ce moment, en cette éternité. Tout concept de limite m'apparaît utopique quel que soit le domaine.
Les ch
oses se mélangent, rien ne s'efface. Tout garde sa personnalité, mais abolit les frontières, partageant avec les autres choses, formant un tout, sans être une entité unique.
Les mots infini
et multiple, universel n'ont jamais eu autant ni aussi peu de sens qu'en cet instant. Ils expliquent bien mais pas assez, car trop limités dans le sens.


C'est quelque
chose de curieux, qui me donne envie de poursuivre indéfiniment. Je sais que quand je relirai ceci, mes réflexions paraîtront stupides. Mais peu importe.
Je ne peux é
trangement pas inclure dans le texte des superlatifs, ni des déterminants temporels et avenirs. J'ignore pourquoi. Je crois le comprendre, parfaitement d'ailleurs, mais comment l'expliquer ?
Ce récit paraîtra ab
surde, construit entièrement, basé volontairement sur des paradoxes et des contradictions ; or, ce n'est pas le cas. Tout ceci est infiniment sincère, et je ne cherche pas les effets de style et de genre. Je note ce moment particulier ; si particulier.
Pourquoi le faire partager ? Pourquoi pas ? Je m'en fiche. Dans ce moment, je suis le seul à exister. Les autres sont aussi vides que le néant. Il n'y a pas d'attention à porter à ce qui n'existe pas. Donc partager ou non est un faux choix, puisque cela ne changera rien. Dans ces conditions, l'idée même de « partage » est une illusion. Je placerai ceci quelque part, dans un espace indéterminé ; mais personne d'autre n'existant, ce ne sera pas du partage. Le monde n'en changera pas. Ça ne sera ni un hasard, ni un choix, ni une action.
Je con
staterai les faits quand ils arriveront.
I
l n'y a pas de décision à prendre, puisque le choix en question n'existe pas ; il est illusoire.
Je ne pe
ux pas non plus accepter des conséquences qui n'existent pas ; je suis seul, et ce qui est fait, est fait. Point. Comment parler de conséquences et de responsabilité ainsi ? il n'y a que moi, donc je suis nécessairement le seul à pouvoir faire les choses, et ces choses ne peuvent par définition n'avoir de répercutions que sur moi.
Q
uelles répercutions pourraient bien se produire ? Il faudrait que quelque chose d'extérieur existe.
C'es
t une sorte de nihilisme et d'absolutisme à la fois. Ce sont des jumeaux, pour ne pas dire la même chose. Le néant est absolu.
Ils bannissent le pr
incipe de « limite » ; il n'y a donc pas de limite à l'un ni à l'autre, et s'embrassent dans la même existence, se fondent l'un dans l'autre.


Je
suis dans le même espace depuis toujours ; il n'y a pas non plus de limite, parler de « petit » ne rime à rien, donc. Cet endroit est mon univers ; infini. Qu'importe qu'il paraisse petit. Quand les autres existeront de nouveau, si cela se produit, ils trouveront cela confiné. A peine un couloir. Pourtant, je le trouve gigantesque. Mon esprit ne perçoit rien. Cet espace seul est l'univers. Je m'apprête à le quitter, et retourner vers le monde des limites et du fini. Un adieu éternel à cette bulle absolue, aspatiale et atemporelle.
Ma vi
e n'a ni début, ni fin ; et jamais je
ne s
uis venu ; jamais je n'ai disparu.

Je
t'aime.
Po
ur toujours
De
puis toujours
L'espac
e de « cet » instant.



Rien n'a de nom
ici ; le bruit n'existe pas, en dehors de cette musique.
Le s
ens des mots me parvient, mais je m'en fiche ; je le laisse s'échapper. Ils ont pour moi, désormais, un autre sens. Ils sont mon monde ; ils sont mêlés dans ces sons qui m'accompagnent. Ce qu'ils racontent m'importe peu, ce qu'ils expriment, critiquent est dénué de sens, et je leur construis une signification propre à mes yeux, même si « c½ur » serait plus à propos.
Ce moment
est si indescriptible que je ne saurais dire ce que je ressens actuellement. Ce récit montre assez bien, toutefois, l'aperçu qu'on peut se faire : la temporalité est chaotique, passé, présent, futur, dans n'importe quel sens. Ce passage arrive après la « fin » ; preuve que « cela » est absolu, et n'a ni début ni fin.
De l'e
xtase à l'état pur, peut-être.

# Posté le jeudi 30 octobre 2008 17:56

Modifié le mercredi 10 juin 2009 17:40

Paris.

Je supporte chaque jour le caractère aigri et la mine déconfite des Parisiens à la sortie de la Gare du Nord, puis dans le RER D. Je sors de la Gare de Lyon dans une ambiance de bousculades, de portes-documents à la main de vestes qui filent à toute allure prendre le métro. Je débouche sur une grisaille permanente, aussi bien dans le ciel que sur la terre ferme. Je remonte la rue klaxonnante, bordée sur tout le long par les bornes de Vélib'. Je traverse un premier passage piéton, après avoir patienté quelques bonnes minutes et risqué ma vie une ou deux fois tandis qu'une énergumène grillait un feu en même temps qu'une cigarette ou une conversation téléphonique.
Je continue mon périple, jusqu'au deuxième passage, cinq mètres plus loin. Là, j'attends bien sagement que plus rien ne bouge, car sortie de périphérique. J'arrive sur le pont Charles de Gaule, ce pont assez moche qui relie Lyon à Austerlitz, et qui est à sens unique d'ailleurs. Là, le passage piéton le plus pénible que j'aie vu, car, à gauche, une file de voitures qui vient de l'est ; à droite, trois files qui viennent de l'ouest ; en face, une file. Passent les files de gauche et de droite ; puis uniquement celles de droite, qui tournent sur le pont. Enfin, celle d'en face, et c'est là que je traverse, après cinq minutes d'attente.
Je
longe la Gare d'Austerlitz, sur ses côtés nord, puis ouest. Je traverse l'avenue jusqu'au Jardin des Plantes, qui accueille encore cette exposition, car il paraît que c'est l'année de la Terre. Mais c'est moche. J'essaye de profiter de ces dix minutes de marche qui me coupent de Paris, malgré les coureurs excessivement pressés. J'étale le temps, j'étire ces minutes, mais elles sont tenaces.
J'émerge enfin au carrefour de la rue Buffon et de l'avenue Geoffroy St Hilaire, et le CROUS m'accueille, juste en face. Je traverse le pénultième passage pour personnes non motorisées, m'engoufre dans cette rue sans personnalité, dépasse les containers pour le verre, tourne à gauche dans la rue de Santeuil, traverse pour la dernière fois la route et rentre dans l'enceinte de Censier "PARIS III : SORBONNE NOUVELLE".

Une nouvelle journée de cours peut enfin commencer...
Paris.

# Posté le vendredi 10 octobre 2008 08:33

Modifié le mercredi 31 décembre 2008 06:13

solitude

solitude
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****Lorsque l'on fixe les murs d'une pièce, et que les moindres détails, imperfections et méandres nous apparaissent, irréversiblement : c'est ça, la solitude.
On peut observer les moindres replis de sa conscience. Je m'en aperçois, mais de ce fait, trop tard. Je suis seul face à "cela", sachant très bien qu'il s'agit d'une facette de ma psyché. Brumeuse, tortueuse, et mesquine, elle me renvoie sans cesse à moi, creuse le gouffre autour de moi, qui me sépare des autres parcelles de mon esprit. Comme une prison : impuissant à faire le moindre geste, et ne pouvant me résoudre à sombrer dans le seul qui me soit offert d'esquisser. Les figures fantômatiques semblent se fondre et se confondre ; ténébreuses et terrifiantes, aussi nombreuses qu'uniques. Des morceaux de nuage noir et gris, striés de rouge, notes terrifiantes d'un même mouvement, d'une même partition. Ces ombres mystérieuses, dans leur danse mystique, me renvoient à mon désarroi : je suis seul, et je ne peux percevoir leur nombre. Ils sont un, et il est plusieurs. Difficile sensation, indescriptible. Je ne peux que marcher sur mon faible terrain, dont chaque détail m'attaque. Comme si je marchais sur un miroir brisé, ou sur des morceaux de moi qui m'en veulent, remplis d'une rage bouillante et acide. Je me tiens au milieu de ces formes belliqueuses et cauchemardesques, ne pouvant que me dresser et résister tant bien que mal à chaque assaut de ma propre conscience.

****Soudain, tout devient extrêmement clair. A tel point que les couleurs, jusqu'ici obscurcies jusqu'à la noirceur, disparaîssent, ne laissant qu'une terre de désolation dans des tons atrocement pâles : des blancs, des gris, des beiges, des blancs cassés. Tout est devenu terne, angoissant et oppressant. L'abîme qui m'isolait a disparu également. Je progresse alors dans ces lieux qui sont les miens, et je m'aperçois avec effroi que la situation, qui m'avait paru s'améliorer, s'était en fait transformée en cauchemar, et l'atmosphère pesante s'était approfondie pour laisser place à une puissante suffocation de l'esprit. Je ne pouvais plus réfléchir. Je commence à paniquer, et cherche désespérément n'importe quel signe de vie. Rien. De la roche dure et brûlante, un sol aride et agressif, des ombres glaciales. Des surfaces lisses, aqueuses, reflétant des formes inquiétantes. Je n'ose m'en approcher davantage et y jeter un ½il. Je lève la tête vers ce qu'il me semble être le ciel, et j'aperçois, en lieu et place d'étoiles, de curieuses fentes rouges, maléfiques. La brume fantômatique était devenue mon veilleur et mon seul plafond. Nul endroit où se réfugier, s'isoler de ces regards terribles. La stratégie est magnifique de cruauté : je suis laissé à l'abandon et condamné à l'errance et l'inaction, sous leurs yeux dont la présence de chacun me donne le sentiment d'un poignard d'une froideur brûlante et mordante au plus profond de ma chair et de mon être. Je n'ai même plus rien à faire, rien contre quoi m'opposer, ou résister. Je tombe, je défaille, ma force m'abandonne. Je suis allongé, je ne sais trop où, je suis amorphe et atone. Je n'interprète plus les influx nerveux qui traversent ce corps. Les sensations s'égarent, se mélangent ; deviennent confuses et lointaines. Mes sens se diffusent dans l'espace. Mon esprit réfléchit sur lui-même, se questionne. Il interroge son essence, son existence, son origine et son devenir. Tout cela l'effraie, et il n'en comprend que peu. Il passe la main.

****Il se retourne vers le corps, s'intéresse à ce qu'il s'y passe. Puis, en l'examinant, il perçoit quelque chose d'étrange, de diffus. Quelque chose qui vibre dans l'espace, dans l'air. Et toutes les choses environnantes se mettent à prendre des couleurs. La toile de fond ténébreuse du ciel se déchire par endroits, et des nuages de coton ouvrent la voie à la trame bleue sur laquelle ils se collent. La vie prend peu à peu forme dans ce qui était encore une plaine stérile et inhospitalière. La vibration se fait murmure ; ce murmure paraît m'attirer. Il me tire vers lui ; je retrouve mes forces, et je cours autant que je le peux. Puis cette voix se fait profonde et chaude et résonne chaleureusement dans l'espace. Je la reconnais. Ma psyché ténébreuse s'enfuit, et retourne là où je sais qu'elle se trouve, sans pouvoir y jamais mettre le pied.
****Ainsi arraché à ma solitude, je m'échappe par l'une de ces multiples déchirures, sachant que ce perpétuel et cyclique duel ne se représentera pas avant quelques temps.



10/07/08, by muche

# Posté le mardi 15 juillet 2008 10:31

Modifié le vendredi 10 octobre 2008 09:13

SURFACES

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une ombre dans la nuit
un murmure dans l'orage
une tache dans la clarté
une imperfection sur un mur
une goutte d'eau dans un océan de sable
le grain de sel qui fait déborder le vase.


23 Avril 2008.



(119 ans de la mort de Barbey d'Aurevilly. Allez lire Les Diaboliques)

*

# Posté le mercredi 23 avril 2008 16:18

Modifié le lundi 16 juin 2008 08:35